Hunger (une histoire de mon corps)- Roxane Gay

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 » Si vous êtes une femme et que vous vivez aux États-Unis ou dans un pays occidental ; si vous êtes obsédée par l’idée de manger trop ou de ne pas manger assez (c’est plus rare) ; si vous utilisez des mots comme «craquer» et «péché mignon» – ces mots qui nous inspirent un sentiment de honte et destinés à mettre nos corps au pas, il est fort probable, et ce quelle que soit votre silhouette, que vous entretenez un rapport à la nourriture frisant le fétichisme.
À celles qui rentrent dans ce modèle de plus en plus étriqué, félicitations! Les vêtements sont coupés pour vous, les producteurs de chou kale vous adorent et l’opinion publique avec eux. Les autres risquent de rester dans l’ombre, à l’endroit précis où l’auteur de ce livre voulait se trouver. »

 

Le corps de Roxane Gay est imposant. Elle mesure 1m91, et surtout elle est grosse. Grosse, obèse, ce sont les termes utilisés. Elle préfère le mot grosse. Elle ne dit pas combien elle pèse, mais elle laisse quelques indices, elle pèse plus de 175 kilos. Parce qu’elle mange. Elle mange pour se sentir bien,  pour se sentir forte, pour avoir une armure. Elle mange énormément, depuis ses 12 ans, lorsqu’elle a été vicitme d’un viol collectif organisé par son amoureux. Elle n’a rien dit à sa famille jusqu’à ses 40 ans. Mais elle vit en mangeant énormément, pour se protéger, protéger son corps.

 

Roxane Gay  est née au Nebraska en 1971.  Elle est auteure, professeure d’université et éditrice. Fille d »immigrés haïtiens installés aux États-Unis, après avoir complété son baccalauréat au Nebraska, elle obtient une maîtrise en écriture créative de l’Université du Nebraska-Lincoln. En 2010, Roxane Gay décroche un doctorat en rhétorique et communication technique de l’Université technologique du Michigan. Une fois l’obtention de son doctorat, elle commence sa carrière dans l’enseignement à Eastern Illinois University à , où elle devient professeure adjointe d’anglais. En parallèle de ses tâches professorales, elle officie comme éditrice et contributrice pour le magazine Bluestem. Auteure, elle contribue régulièrement au New York Times, en rédigeant des billets d’humeur. Elle est notamment connue pour l’essai « Bad Feminist » publié en 2014. Un critique du magazine Time qualifie le recueil de « manuel sur la façon d’être humain ». En 2017, Roxane Gay publie le recueil « Difficult Women ». L’ouvrage comprend une collection de récits fictifs et relate l’histoire de femmes dont les vies diffèrent du spectre de la société et de sa normalité. Elle publie Hunger en 2017 aux Usa.

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Ce livre est composé de courts chapitres, parfois des fragments, dont certains ont été publiés préalablement dans le New York Times. Son style est parfaitement maîtrisé, les mots sont au plus juste de ce qu’elle recherche dans ses émotions, dans son histoire, dans ses douleurs, ses ressentis. (Un immense bravo au traducteur, Santiago Artozqui.).

Hunger est une confession. » Il dévoiles mes facettes les plus laides, les plus faibles, les plus à vif. C’est ma vérité » Dès le début, l’auteur signale que ce n’est pas une histoire de régime réussi, un histoire de perte de poids, ce n’est pas un triomphe. Il n’y a pas de happy end. Elle commence son livre par l’histoire de ses consultations pour une opération chirurgicale pour arrêter de manger : le by-pass. Elle a alors la trentaine, elle pèse 261 kilos ( son poids le plus haut), c’est son père qui l’a amenée dans cette clinique. 

Elle raconte, par fragments, par bribes, l’horreur de ce qu’elle a vécu, sa honte, sa sempiternelle, éternelle honte. Honte d’être salie, honte d’être grosse, honte de prendre trop de place, honte de devoir calculer d’avance si dans tel couloir elle va devoir marcher « de profil », pour passer les portes aussi. Honte d’être regardée, de savoir ce que les gens pensent (et parfois ils ne se gènent pas pour le lui dire), honte d’être si visible alors qu’elle essaie de se faire invisible, elle a son « uniforme » jean et chemise, et c’est tout. La honte lui enlève jusqu’au plaisir de s’habiller, se maquiller, d’essayer d’être jolie.

Extrait :  »

« Je me déteste. Ou la société m’incite à me détester, et j’imagine que ça, au moins, je le fais bien.
Je devrais plutôt dire que je déteste mon corps. Je déteste ma faiblesse, mon incapacité à le contrôler. Je déteste comment je m’y sens. Je déteste comment les gens me voient, comment ils le fixent des yeux, comment ils le traitent, comment ils en parlent. Je déteste corréler ma valeur personnelle à l’état de mon corps, même s’il est difficile d’évacuer cette corrélation. Je déteste la difficulté que j’ai à accepter mes faiblesses humaines. Je déteste la déception que je cause à tant de femmes en n’acceptant pas mon corps, quelle que soit sa corpulence. [..] »

Elle essaie tous les régimes existant au monde. Elle VEUT être mieux, prendre soin d’elle, perdre du poids, parfois ça arrive, elle perd vingts kilos et soudain tout craque, et elle en a honte. Elle se remet à manger, elle ne nous détaille pas, mais on peut deviner la junk food, les repas livrés à domicile. Elle a honte, mais se tient à ce qu’elle a décidé : raconter son corps, et pourquoi, comment il se fait qu’elle mange pour se sentir mieux. Elle détaille sa honte de ne rien trouver à sa taille pour s’habiller. La honte de ne pas pouvoir aller chez le dentiste : s’installer dans le fauteuil spécial, elle n’y arrive pas. Aller au restaurant, au théâtre, au cinéma. Faire des conférences alors que les organisateurs ont mis une trop’haute estrade pour qu’elle puisse la franchir seule, et c’est poussée-tirée qu’elle y montera.

Tous ces petits chapitres, non dénués d’humour, ce qui est une force, mais sutout pas d’autodérision. Elle épluche son corps, raconte les failles, les peurs, les appréhentions, les douleurs de femme forte, obèse, dans la vie de tous les jours. Elle a des diplômes, est enseignante, journaliste mais elle sait que dès que les gens découvrent son corps par les photos, vidéos, reportages, elle sera vue d’abord comme une « erreur visuelle » : son corps ne correspond pas à la personnalité. Ils doivent souvent faire un double-take, y regarder à deux fois. Oui cette femme noire et obèse est bien celle qui a écrit ce livre, ces articles.

Cette femme mets ses tripes sur la table. Met son corps obèse sur la table. Elle se met à nu tout en gardant une grande pudeur. Elle est joyeuse malgré tout. Ce livre est nourri d’une grande force. D’une grande puissance. Ce n’est pas violent, mais c’est un réquisitoire pour la société, et le regard des gens sur les gens différents, les gens qui sont obèses qui doivent vivre malgré et avec ça, un appel à la bienveillance. 

C’est juste magnifique et puissant. Lisez-le. 

Hunger (une histoire de mon corps) – Roxane Gay, ed Denoël, fevrier 2019, 320 pages, 20,90€

13 commentaires

  1. J’ai lu Bad Feminist qui m’avait beaucoup plus et fait me poser pas mal de questions. Je pense que je lirai celui-ci car même si je ne suis pas en sur-poids, je ne me sens pas très bien avec quelques petits kilos en trop que je n’arrive pas à perdre.

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  2. Magnifique et puissant, tu as raison. J’ai moi aussi lu et chroniqué ce livre, et je ne peux que le conseiller ! Au delà de la question du poids, c’est un livre qui réfléchir sur de nombreux sujets. Cette autrice est vraiment exceptionnelle. Je l’avais découverte avec son roman « Treize jours », j’avais eu un vrai choc !

    Aimé par 1 personne

    • Ça oui, le pb est de faire comprendre au futur lecteur que ce n’est PAS un livre SUR les femmes en surpoids. C’est bien plus que ça. Je vais l’envoyer à ma fille. Et j’ai prévu d’acheter Bad Feminist. Hunger, je l’ai acheté par hasard, comme plein d’autres. D’où mes coups de coeur pour des livres pas vraiment connus.. j’ai du mal à « faire la vendeuse ». Mais je le remettrai en avant. Comme Nullipare, de Jane Sautière. Un super méga coup de coeur qui fait réfléchir !

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      • Ah je ne connais pas du tout Nullipare, je vais jeter un oeil ! D’après le résumé c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup donc je vais sûrement le lire 🙂 Et je comprends tellement les coups de coeur pour des livres peu connus, j’en ai eu certains aussi, et souvent sur des sujets de ce genre !

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